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Un désir

de renouveau
ou l’orgueil
de fabriquer
les standards.
Quant à quelques rapports
de l’architecture
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

à l’Histoire depuis 1920.


L’architecture existe-t-elle de manière autonome?
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1. Emil KAUFMANN, La notion d’architecture autonome est édictée par Emil
Von Ledoux bis
Le Corbusier : Kaufmann en 1933, qui la place en titre de son manifeste
Ursprung und From Ledoux to Le Corbusier : Origin and Development of
Entwicklung Autonomous Architecture(1). Même si ses développements
der autonomen
Architektur, Vienne. s’articulent autour de l’autonomie formelle et disciplinaire
1933. Extrait de l’architecture, on peut soulever une autre problématique,
traduit par Walter
BENJAMIN, The
présente déjà dans le titre. En citant deux architectes-
Arcades Project. théoriciens, qui ont marqués leur époque avec plus d’un siècle
et demi d’intervalle, Kaufmann suggère que l’architecture est
2. Charles JENCKS,
Le Corbusier and une discipline développable dans l’Histoire, qui possède une
the Continual filiation historique faite d’évolutions et de ruptures.
Revolution in
Architecture, The
Monacelli Press.
2000. 1. La révolution continue(2)
3. LE CORBUSIER, Aussi, il publie en 1952 Three Revolutionary Architects.Boullée,
«Architecture ou
Révolution» in Vers
Ledoux and Lequeu, qui marque la temporalité saccadée par
une architecture, l’emploi du mot révolutionnaire. La notion de révolution, qui
Éditions Crès et cie, suggère une rupture forte pouvant être datée, est employée
Paris. 1923.
bien plus tôt par les architectes et théoriciens modernes. Dans
Vers une architecture, Le Corbusier rassemble des textes de
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

la revue L’Esprit Nouveau sous le chapitre « Architecture ou


Révolution ». Là, il questionne le style de l’époque, celui de
l’architecture moderne entre 1880 et 1920, directement lié
selon lui à la technologie en présence, aux développements
L’architecture existe-t-elle de manière autonome?

de l’industrie en série, plutôt qu’à une étape dans une


histoire sédimentaire. On ne s’étendra pas maintenant sur le
concept de style, qui mérite à coup sûr d’autres lignes que
les quelques présentes ici. « Encore un mot au sujet du passé.
Notre époque se place, seule avec ses cinquante dernières
années, face à dix siècles écoulés»(3) signale encore plus,
en juxtaposant deux échelles de temps bien différentes, le
caractère révolutionnaire, nouveau, différent et bien identifié,
qu’a le mouvement moderne dans l’Histoire de l’architecture.
En circonscrivant l’époque moderne dans un temps court, Le
Corbusier affirme le mouvement moderne par rapport à tout le
reste, passé. Il fabrique une scène, de laquelle il est un acteur
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4. Patrick principal. L’identification d’une rupture historique permet à
SCHUMACHER,
«Autopoiesis of des mouvements, à des groupes d’architectes ou d’artistes,
architecture» in de se définir et d’acquérir une légitimité. Pier Vittorio Aureli,
Latent Utopias - dans The Project of Autonomy. Politics and Architecture within
Experiments within
contemporary and against Capitalism, propose une lecture des avant-gardes
architecture. 2002. du XXème siècle comme entités autonomes, en rupture d’un
5. LE CORBUSIER,
héritage continu sur plusieurs siècles. La présence de scènes
Ibid. est particulièrement bien identifiable : une ville, un manifeste,
des architectes et artistes qui organisent le mouvement dans
des cercles restreints, puis une dislocation de ce groupe. Il
faut toutefois être prudent quant à l’autonomie des avant-
gardes, qu’elle soit historique ou disciplinaire ; elles proposent
une inflexion, parfois même une contradiction à la pensée
moderne, mais il faudra questionner la capacité de ces
organisations à être totalement autonomes dans une époque
caractérisée dans plusieurs champs par le modernisme.
Dans Autopoiesis of architecture, Patrik Schumacher aborde
l’autonomie des avant-gardes historiques en les opposant « à
l’architecture mainstream », et en les rendant indispensables
à la régénération de la pensée et de la pratique. Il suggère un
équilibre entre innovation et références passées pour qu’elles
puissent être considérées comme légitimes : « Ni la répétitions
d’anciennes formules, ni la simple déviation ne peuvent être
qualifiées d’architecture»(4)
Dans ce même chapitre de Vers une architecture, Le Corbusier
écrit :
«L’avènement d’un temps nouveau n’intervient que lorsqu’un sourd
travail antérieur l’a préparé. L’industrie a créé ses outils, l’entreprise a
modifié ses usages, la construction a trouvé ses moyens, l’architecture
se trouve devant un code modifié»(5).

suggérant que la révolution moderne à laquelle il participe


s’inscrit dans un processus qui n’est pas propre à
l’architecture comme discipline autonome et détachée des
progrès technologiques et sociétaux. Il affirme aussi une
réponse architecturale à des problématiques identifiées
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6. Paolo postérieurement, avec des outils et des technologies
PORTOGHESI,
«Italie 75, GRAU» de réponse qui existent déjà dans d’autres milieux (en
in Architecture l’occurrence, ici, celui de l’industrie). On peut alors ouvrir
d’Aujourd’hui. la question de l’autonomie de l’architecture par rapport
sept 1975.
à l’Histoire de tous les champs, pas seulement celui de la
7. On s’appuie discipline.
tout au long de
cette partie sur
le catalogue de
l’exposition dirigé 2. La Tendenza, Superstudio et Five Architects
par Frédéric
MIGAYROU.
La Seconde Guerre mondiale initie un questionnement mondial
à propos de l’architecture moderne. D’une part, l’influence
de Mies s’étend à l’Amérique du Nord, avec son émigration
en 1938 pour fuir le nazisme, et l’émergence du style
internationale. D’autre part, une critique forte se développe,
en Italie notamment, du rapport à l’Histoire qu’entretient ce
modernisme qui se veut autonome, nouveau et détaché.
Dans les années 1960, la Tendenza fait son apparition en
Italie, portée par une génération d’architectes regroupés
autour d’Aldo Rossi, qui s’inscrit en rupture de la génération
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

précédente marquée par le fascisme, mais aussi par les avant-


gardes de la première moitié du XXème siècle dont «le langage
est réduit à un système géométrique élémentaire»(6). Là, les
architectes italiens entament une relecture de la fabrication
L’architecture existe-t-elle de manière autonome?

urbaine et architecturale, et initient un retour à l’histoire


avec une vision critique de leurs prédécesseurs et de la
société italienne en pleine reconstruction. L’exposition « La
Tendenza : architectures italiennes 1965-1985 » présentée au
Centre Pompidou durant l’été 2012 propose une lecture de la
pensée et de la production de cette époque(7). En 1966, Aldo
Rossi publie L’architettura della città, et réactive les outils
de conception des architectes en recensant les typologies
et morphologies qui ont, dans les siècles précédents,
permis de générer les villes. « Les formes architectoniques
qui s’élaborent à un moment donné deviennent patrimoine
commun de l’architecture comme cela arrive pour n’importe
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fig.2 SUPERSTUDIO, Manifesto New New York fig.1 Aldo ROSSI, La citta analoga
8. Cité par Gianni quelle technique»(8). Après les Futuristes, et parallèlement
BRAGHERI, dans
Aldo Rossi, Éditions aux Radicaux italiens, la Tendenza tente d’inscrire la théorie
Studio Paperback, et la pratique dans la grande Histoire de l’architecture, et de
1983. participer à la continuation de sa stratification historique, qui
9. Colin ROWE, Fred a été largement remise en cause par le mouvement moderne et
KOETTER, Collage le nihilisme des avant-gardes de la première moitié du XXème
City. MIT Press,
Cambridge. 1983.
siècle.
Aussi, l’articulation entre architecture et urbanisme se fait,
selon les architectes de la Tendenza, par les monuments. La
città analoga est une fresque d’Arduino Cantàfora, présentée
à la triennale de Milan en 1973 ; on y voit un paysage urbain
composé par des nombreuses références architecturales
qui appartiennent au patrimoine commun : le Panthéon de
Rome, l’usine AEG de Peter Behrens, La Maison du fascisme
à Côme de Terragni, l’ensemble berlinois de Hilberseimmer,
des œuvres de Rossi… Par la juxtaposition spatiale de ces
bâtiments d’époques diverses, qui forment une ville, la fresque
questionne aussi bien la permanence historique du monument
et de sa présence urbaine, mais aussi la fabrication de la
ville à partir des bâtiments. Colin Rowe et Fred Koetter en
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

proposent une autre lecture dans Collage City(9) : la grille est


un outil autonome, sur lequel sont construits des bâtiments
hétérogènes à différentes époques. La notion d’utopie est
soulevée, avec la possibilité d’en créer plusieurs, à plusieurs
L’architecture existe-t-elle de manière autonome?

échelles, en miniature et fragmentée, qui créent une entité


urbaine sédimentée.
On ne peut pas ici, en abordant des questions de monument
et de grille, éviter le groupe florentin Superstudio, notamment
leur projet de Monument Continu dessiné pour plusieurs lieux
entre 1969 et 1971. Sur la lithographie New New York (in nero
e azzuro), le contraste entre l’existant et le Monument Continu
est particulièrement marqué, soulignant la dichotomie entre
ancien et nouveau ; en incurvant de façon exagérée l’horizon
et en traitant les teintes de la photographie en noir et blanc,
Superstudio généralise une histoire passée particulièrement
foisonnante dans cette ville, met sur un même plan la ville et
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10. Nathaniel son territoire, et se place en opposition avec le Monument
COLEMAN, «The
Myth of Autonomy» Continu qui se fait sur une échelle nouvelle et qui est traité
in Architecture d’une manière graphique différente. Ce projet manifeste des
Philosophy. Radicaux italiens des années 1970 signale brutalement le
Newcastle
University, 2015. nihilisme historique et un renouveau qui s’extrait de l’héritage
culturel.
11. Frédérick
LEMARCHAND, Nathaniel Coleman, dans « The Myth of Autonomy »(10), suggère
«L’idéologie
moderniste et que l’Utopie est un des outils qui permet à l’architecture
l’utopie» in Écologie d’acquérir son autonomie totale. En configurant un contexte
et Politique, 2008.
et sans forcément avoir besoin de s’inscrire dans une filiation
12. Nathaniel historique, cette figure permet à l’architecture moderne de
COLEMAN, Utopias préfigurer un standard vers lequel doit tendre la société toute
and Architecture.
Abingdon, 2005. entière. On entend ici l’Utopie dans son sens des Lumières,
et pas comme celle de Thomas More : l’utopie devient une
13. Scott promesse de réalité et une promesse d’histoire. On ne parle
BUDZYNSKI,
«Continuous alors plus d’Utopie insulaire, mais plutôt d’Utopie critique.
Spaces : object « L’architecture est, par excellence, l’art de l’utopie […]
and imagination» in
Superarchittetura.
L’imaginaire des architectes de la fin du 18ème sièce fut
2011 résolument révolutionnaire et, par l’architecture, les valeurs
morales et politiques de la Révolution ont fait leur apparition
dans l’espace public»(11). Dans ses désirs de rationalisation, et
de correspondance entre l’organisation morale de la société
et l’organisation spatiale de l’architecture, le mouvement
moderne recherche un standard qui s’inscrive dans le zeitgeist
du 20ème siècle. Mais, quand cette Utopie n’arrive pas à
entrer en symbiose totale avec le contexte, elle peut conduire
à inscrire un mouvement dans une désillusion, et entrainer son
désenchantement (12). Le Monument Continu de Superstudio,
qui peut être lu comme une contre-utopie architecturale(13)
possible par excès de modernisme, tend à souligner cet échec.
Aux États-Unis, c’est la question de l’identité de l’architecture
américaine qui est questionnée alors que le style international
recherche plutôt une unité qui ne découlerait pas d’un
héritage culturel. Le groupe Five Architects se constitue
suite aux conférences CASE qui ont lieu en 1969 au MoMA
de New-York, et regroupe cinq architectes, jeunes et peu
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14. Guido ZULIANI, connus hors des universités : Peter Eisenman, Michael Graves,
Autonomy and John
Hejduk’s works, Charles Gwathmey, John Hejduk et Richard Meier. Dans son
2014 <https:// texte d’introduction à la publication qui est consacrée au
studio-ln.com> groupe en 1973, Colin Rowe souligne « le dilemme auquel
15. Ces parcours les architectes américains font face dans les années 1970
sont détaillés par : l’architecture moderne aux États-Unis a perdu ses racines
Paul GOLDBERGER,
A Little book that
et son terreau, pendant qu’en Europe, elle s’est fortement
led five men to reconnectée avec la réalité sociale»(14). La fluidité du
fame. New York mouvement moderne se grippe en traversant l’Atlantique,
Times, 11/02/1996.
mais aussi en vieillissant sans se révolutionner. Encore, Colin
Rowe constate « la présence d’anachronisme, de nostalgie
et de frivolité » dans son expression américaine. Manfredo
Tafuri, dans European Graffiti, indique que les Five Architects
réfléchissent « entre nostalgie et détachement », faisant leurs
projets tant avec l’étiquette américaine que réfléchissant
sur le langage de l’architecture moderne. Plus qu’une simple
adaptation américaine de la théorie moderne, c’est presque
un contre-sens qui est soulevé là chez les architectes new-
yorkais. Les questions de l’identité, de l’héritage culturel
de l’histoire continue, du contexte total étaient mises au
ban par les premiers modernes en Europe, comme conditions
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

sine qua none à l’émergence d’une révolution. Le groupe, qui


n’existe de manière officielle que par leurs rares publications,
s’essouffle sans réussir à adopter une même voix, à initier une
L’architecture existe-t-elle de manière autonome?

véritable inflexion pour l’architecture américaine des années


1970. On peut d’ailleurs regarder les parcours qu’ont pris
les architectes à partir des années 1975-1980(15): Richard
Meier s’oriente vers une modernité élégante et chatoyante,
Michael Graves adopte un style beaucoup moins abstrait qu’à
ses débuts en mêlant classicisme et cubisme, Peter Eisenman
produit des bâtiments hautement théoriques et continue une
recherche intellectuelle foisonnante alors que John Hejduk
continue de diriger la Cooper Union avec une passion pour la
forme.
John Hejduk fait partie des architectes américains qui ont
théorisés l’autonomie à partir des années 1960. Anthony
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16. Guido ZULIANI, Vidler, critique américain qui enseigne aussi à la Cooper
Autonomy and John
Hejduk’s works, Union, souligne la crainte de John Hejduk quant à la place
2014 <https:// de la technologie dans le projet architectural, avec une prise
studio-ln.com> d’importance durant la Seconde Guerre mondiale(16): il met en
17. Guido ZULIANI, corrélation l’histoire de l’Homme et celle de l’architecture, en
Ibid. soulignant que la technologie n’est pas toujours à l’interface,
18. Le terme avait
et n’articule directement les deux que depuis les années
été employé dès 1880, et encore plus fortement avec le style international.
1875 à propos «L’architecture a forcément quelque chose d’éternel au-delà
de la peinture, et
à partir de 1932 de la technologie» sonne comme une critique forte de la
pour la littérature. pensée moderne, avec un questionnement sur la temporalité
Il a aussi trouvé de l’architecture, tant dans l’héritage qu’elle exprime que dans
quelques emplois
ponctuels en celui qu’elle laisse, dans sa forme construite ou théorique.
architecture entre Guido Zuliani écrit :
1949 et 1975, mais
sans trouver un «Ainsi, quel est cet esprit éternel ou ce principe, comment l’architecture
écho significatif. elle-même peut afficher ses propres valeurs dans la société moderne
? Les architectes post-modernes et les théoriciens choisissent de
regarder vers la Renaissance, vers la Rome antique. Ces architectes
essayent de garder l’architecture indépendante des technologies,
en explorant son éternité et son immanence. Pour Hejduk, il préférait
penser à l’espace fait pour les corps, fait à partir du corps, plutôt
que l’espace fait pour les machines. À ce moment, ces architectes ont
introduit l’autonomie dans le discours de la théorie architecturale et de
la pratique»(17).

3. Post-modernisme : critiques et suggestions.


En 1975, Charles Jencks donne une conférence à Eindhoven,
communément admise comme l’introduction du post-
modernisme dans l’histoire de l’architecture(18). Dès la
construction syntaxique du terme, on note avec le suffixe
post- un rapport au passé, comme condition d’existence d’une
période marquée par l’hétérogénéité de la pensée et de la
production architecturale. Le diagramme qui illustre l’article
“Jencks’ Theory of evolution, an overview of the 20th-century
architecture”, publié dans The Architectural Review en 2000,
est révélateur de la complexité verticale et horizontale de la
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19. Propos de pratique de l’architecture au cours du siècle précédent, qui a
Rem KOOLHAAS,
rapportés par vu se succéder et se côtoyer une multitude de courants dont
Yehuda SAFRAN. la généalogie est parfois sinueuse. En esquissant une analogie
C’est aussi le titre avec les scènes abordées plus tôt dans cet article à propos
de l’hommage de
Bernard TSCHUMI, des mouvements d’avant-garde, on peut noter la scène qui
publié pour se crée dans les années 1970 à l’Architectural Association
célébrer le 65ème
anniversaire Zaha
de Londres : un lieu précis, une période restreinte…mais les
HADID par le site positionnements pris par Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Bernard
Uncube. Tschumi, Daniel Libeskind ou Mark Wigley paraissent aussi
20. Le diagramme hétéroclites qu’ils ont des idéologies fortes et développées.
de Jencks Rem Koolhaas note, dans son rapport final de cinquième
publié dans The année, que Zaha Hadid “décrit une trajectoire en constante
Architectural
Review en 2000 accélération. Maintenant, elle est une planète dans sa propre
ne mentionne pas orbite inimitable”(19). Le professeur Koolhaas met en avant la
Zaha Hadid. Le
développement
puissance et la richesse du travail de son élève Hadid, qui
s’appuie sur évolue dans un champ, sur une orbite, qu’elle a créée par et
son extension, pour sa propre théorie et pratique. On remarque d’ailleurs que,
présentée par
Patrik SCHUMACHER dans le diagramme de Jencks, Rem Koolhaas et Zaha Hadid ne
lors de sa lecture à se développent pas dans le même mouvement. Toujours selon
Paris-Malaquais en la généalogie de Jencks(20), Zaha Hadid se rapproche plutôt
décembre 2017.
de Peter Eisenman, de Frank O.Gehry et de Daniel Libeskind
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

21. Rem KOOLHAAS, autour du New complexity paradigm.


dans une interview
au site web Dezeen Là encore, dans cet événement qui réunit, ou plutôt qui
en avril 2016
accepte la scission des pensées de Rem Koolhaas et de Zaha
L’architecture existe-t-elle de manière autonome?

Hadid, on note une différence entre le modernisme et le post-


modernisme. Quand on peut considérer que le modernisme a
tendance à proposer une nouveauté, qu’elle soit fonctionnelle,
formelle, programmatique et idéologique comme cohérence
de mouvement, le post-modernisme tient sa cohérence par
le besoin d’une critique pour proposer une alternative. Il est
par contre nécessaire d’accepter que le post-modernisme
n’adopte pas de style, de théorie unique, ni même de
mouvement principal pour la réponse aux critiques qu’il
formule. «L’ambition partagée, l’empathie partagée, un intérêt
commun et une motivation commune pour contester les mêmes
choses»(21) dit Rem Koolhaas à propos de sa relation avec
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22-1. Rem Zaha Hadid. Dans son article « The disciplinary dislocations
KOOLHAAS,
Delirious New York of (Architectural) history », Mark Jarzombek souligne que
: A Retroactive cette scène architecturale, qui publie des ouvrages dans
Manifesto for les années 1980-1990 (22), a tendance à davantage parler
Manhattan. 1978
aux autres architectes, contemporains ou passés, qu’à un
22-2. Bernard public non-initié. Rem Koolhaas exprime son intérêt pour la
TSCHUMI,
Architecture and
production architecturale en Amérique du Nord des années
Disjunctions. 1994 1950, alors que Bernard Tschumi développe son intérêt pour
les architectures éphémères des années 1960.
22-3. Gevork
HARTOONIAN,
Modernity and
François Chaslin signale dans son article « Derrida :
Its Modernity : déconstruction et architectures» (23) le développement des
a post-script to idées derridiennes de disjonction et de déconstruction par
contemporary
architecture. 1997 l’architecte franco-suisse, perçues déjà dans la publication

fig.4 Bernard Tschumi, Helmut Swiczinsky, Wolf D.Prix, Daniel Libeskind, Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Mark Wigley. Architectural Association, Londres. 1983.
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23. François des Manhattan Transcripts en 1981. « Ce qui compte, c’est
CHASLIN, «Derrida
: déconstruction l’excentrique, le disloqué, le disjoint, le déconstruit, le
et architectures» démantelé, le dissocié, le discontinu, le dérégulé… Dé-, dis-,
dans L’Humanité. ex- : ce sont les préfixes d’aujourd’hui. Et non post-, néo- ou
26/10/2004
pré » aurait dit Bernard Tschumi à François Chaslin, appuyant
24. Patrick que le post-modernisme possède une richesse non-unifiée de
SCHUMACHER, «On
Parametricism»
courants, de théories, de pratiques et de figures, et ne peut
dans Paper #4. pas être interprété comme un segment, aussi épais soit-il, de
University of l’Histoire de l’architecture.
Westminster, 2012.

25. Ibid.
4. Une avant-garde contemporaine : le paramétricisme.
26. Ibid.
Une des questions contemporaines à soulever, outre le
positionnement du post-modernisme par rapport à l’Histoire,
serait celui des mouvements architecturaux qui refusent
de s’inscrire, qui nient, qui critiquent le post-modernisme.
Patrick Schumacher qualifie le paramétricisme «d’avant-garde
qui doit réaliser qu’elle est en train de forger un nouveau
style, puissant, qui continue la succession des grands styles
d’époque : Gothique, Renaissance, Baroque, Historicisme,
Un désir de renouveau, ou l’orgueil de fabriquer les standards.

Modernisme» (24). On note dans cette phrase qu’il exclue de


fait tous les mouvements post-. Il est complexe de trouver
une filiation stylistique entre l’angle droit moderne et la
fluidité paramétrique. Il est encore plus compliqué, voire
L’architecture existe-t-elle de manière autonome?

impossible, d’énoncer la continuation entre les cinq points


de l’architecture moderne et le fonctionnement systémique
malléable du Paramétricisme 2.0, que Patrik Schumacher
introduit comme étant le premier style qui ne fonctionne
pas comme «un agrégat de quelques solides platoniques».
Alors même que le fonctionnement de l’architecture moderne
pouvait être comparé, dans sa différence comme dans
sa proximité, avec les modes constructifs plus anciens,
celui du paramétricisme me parait être trop éloigné de ces
considérations. Pour plusieurs raisons, qu’on peut citer ici, en
prenantparticulièrement en considération les textes de Patrik
Schumacher et de Nathaniel Coleman. D’abord, contrairement
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au modernisme, le paramétricisme ne cherche pas à dégager
un modèle idéal de société, ne créé pas d’utopie, mais cherche
à s’intégrer au mieux dans un fonctionnement sociétal qui est
basé sur les flux et la communication(25). Ensuite, parce qu’il
s’inscrit dans une sphère théorique autour de l’architecture
qui est bien plus grande, bien plus imposante que celles des
styles architecturaux plus anciens. Patrik Schumacher soulève
toutefois une proximité théorique entre le Modernisme et le
Paramétricisme; les deux mouvements se sont appuyés sur
plus de 40 ans de théorisation, de recherches qui ont eu lieu
dans de nombreux pays et dans des écoles d’architecture
importantes (26). Enfin, il convient de montrer les moyens avec
lesquels cette architecture est conçue, et ceux avec lesquels
elle est fabriquée. La computation appliquée à l’architecture
nécessite des technologies et des données avancées, qui
sont des matières nouvelles pour le projet. Le traitement
d’informations est trop différent entre la machine et l’Homme
pour qu’on puisse sortir ce paramètre de la lecture du produit
architecturé construit.
Alors, on se questionne sur les rapports entre le style du
20ème et celui du 21ème siècle. Qui tous deux ont épousé
des révolutions sociales importantes (le fordisme, les guerres
pour le Modernisme; la communication généralisée, la fluidité
et les crises de 2008 pour le paramétricisme). Qui ont affirmé
avec vigueur leur autonomie historique dans des temps assez
rapprochés. Plus que ce vieil oncle dont tout le monde achète
l’héritage en viager car incapables d’en prendre la suite
maintenant, et ce fougueux nouveau, c’est l’accélération
du rythme des révolutions qu’il convient de surveiller. Les
changements sociétaux s’accélèrent, alors les époques
architecturales se raccourcissent et se succèdent plus
rapidement ?
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