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I384 Critique de la razäon pure

être purement négatif; car j’aurai occasion d’en


dire encore quelque chose dans le chapitre suivant.
Mais exigez-vous donc qu’une connaissance qui
regarde tous les hommes surpasse l’entendement
commun et ne puisse vous être révélée que par les
hilosophes P Ce que vous blâmez est précisément
l’a meilleure preuve de l’exaétitude des assertions
précédentes, puisque cela découvre ce que l’on ne
pouvait apercevoir jusque-là, à savoir que la
nature, dans ce qui tient a‘ cœur à tous les hommes
sans diS‘tinétion, ne peut être accusée de distribuer
partialement ses dons, et que la plus haute philoso—
phie, par rapport aux fins essentielles de la nature
humaine, ne peut pas conduire plus loin que ne le
fait la direé’tion qu’elle a remise à l’entendement
commun.

[A ij/B 6’60] CHAPITRE 111


ARCHITECTONIQUE DE LA RAISON PURE

J’entends par arcbz'teflonique l’art des systèmes.


Comme l’unité systématique eät ce qui transforme
en science la connaissance commune, c’est—à-dire
ce qui d’un simple agrégat de ces connaissances
fait un système, l’architeé’conique est donc la théo—
rie de ce qu’il y a de scientifique dans notre
connaissance en général, et ainsi elle appartient
nécessairement a‘ la méthodologiel.
Sous le gouvernement de la raison nos connais-
sances en général ne peuvent former une rhapso—
die, elles doivent au contraire former un système,
et c’est seulement dans ce syéte‘me qu’elles peuvent
soutenir et favoriser les fins essentielles de la rai-
son. Or, j’entends par système l’unité des diverses
connaissances sous une idée. Cette idée est le
concept rationnel de la forme d’un tout, en tant
que, grâce a‘ ce concept, la Epshe‘re du divers aussi
111, 539 bien que la position respe ive des parties sont
déterminées a priori. Le concept scientifique de la
raison contient donc la fin et la forme du tout qui
Théorie tramoendanta/e de la méthode 1385
concorde avec cette fin. L’unité de la fin à laquelle
se ra portent toutes les parties, en même temps
qu’ellès se rapportent les unes aux autres dans
l’idée de cette fin, fait que l’absence de toute partie
peut être [A Æjj/B 6’61] remarquée lorsqu’on
connaît les autres, et qu’aucune addition acciden—
telle, ou aucune grandeur indéterminée de la per-
feétion, qui n’ait pas ses limites déterminées a
priori, ne peuvent avoir lieu. Le tout eét donc un
système articulé (artiou/az‘io) et non pas seulement
un amas (ooaoervatio) ,' il peut bien croître du
dedans (per inthwoeptionem), mais non du dehors
(per appositionem), semblable au corps d’un animal
auquel la croissance n’ajoute aucun membre, mais,
sans changer la proportion, rend chaque membre
plus fort et mieux approprié a‘ ses finsl.
L’idée, pour être réalisée, a besoin d’un Johe‘me,
c’est—à—dire d’une diversité et d’une ordonnance
des parties qui soient essentielles et déterminées
a priori d’après le principe de la fin. Le schème qui
n’eS‘t pas esquissé d’après une idée, c’est—à—dire a‘
partir de la fin capitale de la raison, mais empiri—
quement, suivant des buts qui se présentent acci—
dentellement (dont on ne peut savoir d’avance le
nombre), donne une unité technique ,' mais celui
qui provient d’une idée (où la raison fournit
a priori les fins et ne les attend pas empiriquement),
celui-là fonde une unité arohitefiorzigue. Ce que
nous nommons science ne peut naître technique—
mentz, par suite de la similitude du divers ou de
l’emploi accidentel de la connaissance in oonereto à
toutes sortes de fins extérieures et arbitraires, mais
architeétoniquement, en vertu de l’affinité des par-
ties et de leur dérivation d’une unique fin suprême
et interne, qui rend d’abord possible le tout; et
son sche‘me doit renfermer conformément à l’ide’e,
c’eSt—a‘-dire a priori, l’esquisse (monogramma) du
tout et son articulation en [A 854/B 6’62] parties,
et le distinguer sûrement et suivant des principes
de tous les autres. '
Personne ne tente de constituer une sc1ence
sans avoir une idée pour fondement. Mais, dans
l’e’laboration de cette science, le sche‘me et même
1386 Critique de la ration pure
la définition que l’on donne dès le début de cette
science correspondent très rarement à son idée;
car celle-ci réside dans la raison comme un germe
où toutes les parties restent cachées, étant encore
"

très enveloppées et à peine identifiables pear l’obser-


r4,

vation microscopique. C’est pourquoi, s sciences


étant toutes conçues du oint de vue d’un certain
w—‘«il;2\.l '. _.i
V Ç

intérêt universel, il faut es définir et les détermi-


A

ner, non pas d’après la description qu’en donne


leur auteur, mais d’après l’idée qu’on trouve fon-
dée dans la raison même, à partir de l’unité natu—
I
.

111. 54° relle des parties qu’il a rassemblées. On trouve


alors en effet que l’auteur et souvent même ses
derniers successeurs se trompent au sujet d’une
idée qu’ils n’ont pas réussi a‘ se rendre claire our
w._ _ ,.

eux-mêmes, et que, par suite, ils ne peuvent (fêter-


miner le contenu propre, l’articulation (l’unité
systémati ue) et les limites de la science.
Il est âcheux que ce ne soit qu’éparès avoir
passé beaucoup de temps, sous la dire ion d’une
idée restant cachée en nous, a‘ rassembler rhapsodi—
quement, comme autant de matériaux, nombre
de connaissances relatives à cette idée, beaucoup
de temps surtout pendant lequel nous les avons
enchaînées [A Æjj/B 6’65] de façon techni ue,
qu’il nous est enfin possible, our la première ois,
de voir l’idée dans un jour plpus clair et d’esquisser
architeétoniquement un tout d’après les fins de la
raison. Les systèmes semblent s’être formés,
comme des vers, par une generatio aequivom, d’une
simple conjonétion de concepts réunis : d’abord
tronqués, complets avec le temps; et pourtant ils
avaient tous leur schème, comme un germe pri—
mitif, dans la raison qui se développe simplement
elle-mêmel. Aussi non seulement chacun d’eux
est—il en soi articulé suivant une idée, mais, en
outre, ils sont tous a‘ leur tour unis entre eux de
manière finale, comme autant de membres d’un
tout, dans un système de la connaissance humaine,
et ils permettent une architeétonique de tout le
savoir humain, qui, aujourd’hui que beaucoup de
matériaux sont déjà rassemblés ou peuvent être
tirés des ruines d’anciens édifices écroulés, non
Théorie transcendantale de la méthode 1387
seulement serait possible, mais même ne serait
guère difficile. Nous nous contenterons ici d’ache—
ver notre œuvre, c’eSt—a‘-dire d’esquisser simple-
ment l’arcbz'tefîom'que de toute connaissance prove-
nant de la ration pure, et nous artirons du point
où la racine commune de notre lPaculté de connaître
se divise, pour former deux branches, dont l’une
en la rau'onl. Mais j’entends ici par raison tout le
pouvoir supérieur de connaître, et j’oppose par
conséquent le rationnel a‘ l’empirique.
Si je fais abS‘traétion de tout contenu de la
connaissance, considérée objeétivement, toute
connaissance est alors, subjeétivement, [A 836/
B 6’64] ou historique ou rationnelle. La connais—
sance historique est cognz'tz’o ex dan} ,‘ et la connais-
sance rationnelle, cognz'tz'o exprz'mpiz'u'. Une connais-
sance peut bien être donnée originairement, d’où
que ce soit, elle eät pourtant historique chez celui
qui la possède, quand il ne connaît rien que dans
la mesure où cela lui eSÏ donné d’ailleurs, et rien
de plus que ce qui lui a été donné, qu’il l’ait appris
par l’expe’rience immédiate, ou par un récit, ou
même par le moyen de l’instruétion (des connais—
sances générales). Aussi celui qui a proprement III, 54x

appru' un syätème de philosophie, par exemple le


système de W015, eût—il dans la tête tous les prin—
cipes, toutes les définitions et toutes les démons-
trations, ainsi que la division de toute la doétrine,
et fût-il en état de tout dénombrer sur le bout des
doigts, celui-là n’a pourtant qu’une connaissance
bifiorz'que complète de la philosophie de Wolfi'; il
ne sait ni ne juge rien de plus que ce qui lui a été
donné. ConteS‘tez—lui une définition, il ne sait où
en prendre une autre. Il s’eât formé d’après une
raison étrangère, mais le pouvoir d’imitation n’est
pas le pouvoir de création, c’eSt-a‘-dire que la
connaissance n’eét pas résultée chez lui de la rai-
son, et que, bien qu’elle soit sans doute, objeétive-
ment, une connaissance rationnelle, elle n’est touc
jours, subjec‘livement, qu’une connaissance hiS‘to-
tique. Il l’a bien saisie et bien retenue, c’eSt-a‘-dire
bien apprise, et il n’est que le masque d’un homme
vivant. Les connaissances de la raison, qui le sont
5

È 1388 Critique de la ration pure


objeé’civement (c’eSÏ-à-dire qui ne peuvent résul—
I
4
a

ter originairement que de la propre raison de


3

ï'
l’homme), ne peuvent porter aussi ce nom subjec-
V I.
y
i
tivement que quand elles ont été puisées aux
sources [A 837/B 86;] communes de la raison,
d’où peut aussi résulter la critique et même la
décision de rejeter tout ce que l’on a appris, c’est-à—
dire que quand elles sont tirées de principesl.
Or, toute connaissance de la raison est une
connaissance par concepts ou par la conS‘truâion
des concepts; la première s’appelle philosophique,
et la seconde, mathématique. J’ai déjà traité dans
le premier chapitre de la différence intrinsèque de
ces deux connaissances. Une connaissance peut
donc être objeéh'vement philosophique et cepen-
dant hi'Storique subjeêtivement, comme chez la
plupart des écoliers et chez tous ceux qui ne voient
jamais plus loin que l’école et demeurent toute
leur vie écoliers. Mais il est cependant remarquable
que la connaissance mathématique, alors même
qu’on l’a (faprise, peut avoir aussi subjeêtivement
la valeur ’une connaissance rationnelle, et qu’il
n’y a pas lieu d’y faire la même disrinâion que
dans la connaissance philosophique. La cause en
est que les sources de connaissances, où seul le
maître peut puiser, ne résident que dans les prin—
cipes essentiels et vrais de la raison, et que par
conséquent ils ne peuvent être tire’s d’ailleurs par
l’élève ni contestés d’aucune façon, et cela parce
que l’usage de la raison n’a lieu ici qu’in oomreto,
bien qu’a priori, c’eS‘t-à-dire dans l’intuition pure
et par là même infaillible, et qu’il exclut ainsi
toute illusion et toute erreur. Entre toutes les
sciences rationnelles (a priori), il n’y a donc que
la mathématique ui puisse être apprise, mais
HI. s42 jamais la philosop ie (à moins que ce ne soit
hiS’toriquement) z en ce qui concerne la raison, on
ne peut Bpaprendre tout au plus qu’à pbi/osop/Jerz.
[A 838/ 866] Or, le système de toute connais—
sance philoso hique est la philosophe. On doit la
prendre obje ivement, si l’on entend par là le
modèle qui permet d’apprécier toutes les tenta—
tives de philosopher, appréciation qui doit servir
Théorie tramcendanta/e de la méthode 1389
à juger toute philosophie subjective, dont l’édifice
est souvent si divers et si changeant. De cette
manière la philosophie eS’t la simple idée d’une
science possible, qui n’eS‘t donnée nulle part in
concreto, mais dont on cherche a‘ se rapprocher par
différentes voies, jusqu’a‘ ce que l’on ait découvert
l’unique sentier qui y conduit, mais que faisait
dévier la sensibilité, et que l’on réussisse, autant
qu’il eSt permis a‘ des hommes, a‘ rendre la copie,
jusqu’à présent manquée, semblable au modèle.
Jusque-là on ne eut apprendre aucune philoso—
phie; car où est—elle P. Qui la possède P et a‘ quoi la
reconnaître P On ne peut qu’apprendre à philoso-
pher, c’eS‘t—a‘—dire a‘ exercer le talent de la raison
dans l’application de ses principes universels à
certaines tentatives qu1 se présentent, mais tou—
jours avec cette réserve du droit qu’a la raison
d’examiner ces principes jusque dans leurs sources
et de les confirmer ou de les rejeter.
Mais jusque—là le concept de la philosophie n’eSt
qu’un concept sco/afiique, a‘ savoir celui d’un système
de la connaissance, qui n’eSt cherché que comme
science, sans que l’on ait pour but quelque chose
de plus que l’unité systématique de ce savoir, et
par conséquent la perfection logique de la connais—
sance. Mais il y a encore un concept coxmz'que
(conceptm cor/221cm) qui a toujours servi de fonde—
ment a‘ cette dénomination, surtout quand on le
personnifiait en quelque sorte [A on/B 6’67] et
qu’on se le représentait comme un modèle dans
l’idéal du phi/oropbel. Dans cette perspective, la
philosophie est la science du rapport de toute
connaissance aux fins essentielles de la raison
humaine (te/eo/ogz'a ratioma' bumanae), et le philo—
sophe n’eSî: pas un artiste de la raison, mais le
législateur de la raison humaine. Dans un pareil
sens, il serait très orgueilleux de s’appeler soi—même
un philosophe, et de prétendre que l’on eät parvenu
à égaler un modèle qui n’existe que dans l’idée.
Le mathématicien, le physicien, le logicien,
quelque éclatant succès que puissent avoir les uns
en général dans la connaissance rationnelle et les
autres en particulier dans la connaissance philoso—
1390 Critique de la mùon pure
phique, ne sont toutefois que des artistes de la rai-
son. Il y a encore un maître dans l’idéal, qui les
emploie tous, et se sert d’eux comme d’instruments
HI. S43 pour avancer les fins essentielles de la raison
humaine. C’est celui-là seul que nous devrions
appeler le philosophe; mais, comme lui—même ne
se rencontre nulle partl, tandis que l’idée de sa
législation se trouve partout dans toute raison
humaine, nous nous en tiendrons simplement à la
dernière, et nous déterminerons avec plus de pré—
cision ce que la philosophie prescrit, d’après ce
concept .cosmique*, du point de vue des fins,
[A 84o/B 6’68] pour l’unité systématique.
Les fins essentielles ne sont pas encore pour
cela les fins suprêmes : il ne peut y en avoir qu’une
seule (dans la parfaite unité systématique de la
raison). Par conséquent elles sont ou le but final,
ou les fins subalternes qui sont nécessairement
requises pour ce but a‘ titre de moyens. Le premier
n’est autre que la destination totale de l’homme,
et la philosophie qui porte sur cette destination
s’appelle morale. C’est a‘ cause de cette préémi—
nence de la philosophie morale sur toute autre
aspiration de la raison que chez les anciens aussi
.4.

on entendait toujours en même temps et surtout,


sous le nom de philosophe, le moraliäte; et même
, lmhm-n

aujourd’hui encore, l’apparence extérieure de la


._ in.

maîtrise de soi—même grâce a‘ la raison fait que,


selon une certaine analogie, on nomme quelqu’un
philosophe, malgré son savoir borné.
La législation de la raison humaine (la philoso—
phie) a deux objets : la nature et la liberté; et par
conséquent elle comprend la loi de la nature aussi
bien que la loi des mœurs, d’abord en deux sys-
tèmes particuliers, et puis enfin en un système
philosophique unique. La philosophie de la nature
porte sur tout ce qui efl; celle des mœurs seule—
ment sur ce qui doit être.

* Le concept cosmique eSt ici celui qui concerne ce qui


intéresse nécessairement chacun; par conséquent, je déter—
mine le but d’une science suivant des concept: :colafliqun,
quand je ne la considère que comme une des aptitudes pour
certaines fins arbitraires.
Théorie transcendantale de la méthode I391
Toute philosophie eS‘t ou une connaissance
venant de la raison pure, ou une connaissance
rationnelle provenant de principes empiriques. La
première .s’appelle philosophie pure, et la seconde
philosophle empirique.
[A (941/13 6’69] La philosophie de la raison pure
est ou une propédeutique (un exercice préliminaire)
qui examine le pouvoir de la raison par rapport à
toute connaissance pure a priori, et elle s’appelle
alors critique, ou elle eS‘t, en second lieu, le sys-
tème de la raison pure (la science), toute la
connaissance philosophi ue (vraie aussi bien III. s44
qu’apparente) venant de a raison pure dans un
enchaînement systématique, et elle s’adpopelle méta-
pjbrique, encore que ce nom puisse être nne’ aussi
a‘ l’ensemble de la philosophie pure, y compris la
critique, pour embrasser ainsi aussi bien la
recherche de tout ce qui peut jamais être connu
a priori que l’exposition de ce qui constitue un
système de connaissances philosophiques pures de
cette espèce, mais se distingue de tout usage
empirique, ainsi que de l’usage mathématique de
la raisonl.
La métaphysique se divise en métaphysique de
l’usage fpe’eu/atfi et métaphysique de l’usage pra—
tique de la raison pure, et elle est ainsi ou une
ine’tapjbrique de la nature, ou une rnétapjlasique de:
mœurs. La première contient tous les principes
purs de la raison qui, par de simples concepts (à
exclusion par conséquent de la mathématique),
portent sur la connaissance tbéorique de toutes
choses; la seconde contient les principes qui
déterminent a priori et rendent nécessaires le faire
et le ne pasfaire. Or, la moralité est l’unique légalité
des aétes qui puisse être dérivée tout a‘ fait a priori
de principes. Aussi la métaphysique des mœurs
est-elle proprement la morale pure, où l’on ne
prend pour fondement aucune anthropologie
(aucune condition [A 842/B 6’70] empirique). La
métaphysique de la raison spéculative eS‘t donc ce
ue l’on a coutume de nommer métaphysique
an: le sen: p/ue e’troit du ter/ne ,' mais, en tant que la
pure doétrine des mœurs appartient néanmoins à
Tbe’orie transcendantale de la rne’tbode 1393
uns qui sont plus généraux et par conséquent plus
e’levés que d autres, et dans la série d’une telle
subordination (où l’on ne distingue pas ce qui est
connu tout a‘ fait a priori de ce qui n’est connu
qu’a pofîeriori), où faire la coupeure qui sépare la
première partie de la dernière, et s membres supé-
rieurs des membres subordonnés P Q_ue dirait-on
si la chronologie ne pouvait désigner les époques
du monde qu’en les partageant en premiers siècles
et en siècles suivants P On pourrait demander si le
cinquième, si le dixième siècle, etc., font aussi
partie des premiers. je demande de même : Le
concept de ce qui est étendu appartient-il à la
métaphysique P Oui! répondez-vous. Eh bien, et
celui du corps aussi? Oui. Et celui du corps
fluide P Vous [A 844/B 6’72] êtes m'terdits, car si
cela continue ainsi, tout appartiendra à la méta—
hysique. On voit par là qhue le simple degré de
i; subordination (le particu 'er sous le général) ne
peut déterminer les limites d’une science, mais que
dans notre cas il nous faudptour cela l’hétérogénéité
totale et la différence ’originel. Mais ce qui
obscurcissait encore d’un autre côté l’idée fonda—
mentale de la métaphysique, c’était qu’elle montre,
comme connaissance a priori, une certain'e simili—
tude avec la mathématique. Cette simih'tude
indique bien une parenté entre les deux sciences,
en ce qui concerne l’origine a priori; mais, pour
ce qui eS‘t du mode de connaissance qui, dans
l’une, a lieu par concepts, tandis que dans l’autre
il consiS‘te a‘ juger simplement par la construétion
des concepts a priori, et par suite pour ce qui est
de la différence entre une connaissance philoso—
phique et la connaissance mathématique, il se
manifeste entre elles une hétérogénéité si de’cisive
qu’on l’a toujours sentie en quelque sorte, bien
qu’on n’ait jamais pu la ramener à des critères évi—
dents. Or, par la‘, il est arrivé que les philosophes III, 546
mêmes ayant échoué dans le développement de
l’idée de leur science, leurs travaux ne purent
avoir aucun but déterminé ni aucune direétion
sûre, et qu’avec un plan si arbitrairement tracé,
ignorant le chemin qu’ils avaient à prendre, et
I3094 Critique de la razJ'on pnre
toujours en désaccord sur les découvertes que
chacun d’eux pensait avoir faites sur sa propre
route, ils rendirent d’abord leur science me’pri—
sable aux autres et allèrent enfin jusqu’à la mépri-
ser eux—mêmes.
[A 84j/B 87;] Toute connaissance pure a priori
forme donc, grâce au pouvoir de connaître parti-
culier ou‘ elle a exclusivement son siège, une unité
particulière et la métaphysique eéî: la philosophie
qui doit présenter cette connaissance dans cette
unité systématique. La partie spéculative de cette
science, qui s’eét particulièrement approprié ce
nom, à savoir celle que nous appelons me’tapjbxz'que
de la nature, et qui examine tout, par des concepts
a priori, en tant qu’il et? (et non pas ce qui doit
être), se divise donc de la manière suivante.
Ce qu’on appelle me’taphysi ue, dans le sens
étroit de ce mot, se com ose de a philosophie trans—
cendantale et de la PUJJ'ÏOïogie de la raison pure. La
première ne considère que l’entendement et la raison
même dans un système de tous les concepts et de
tous les principes qui se rapportent à des objets
en général, sans admettre des objets qui :eraient
donné: (ontologia) ,' la seconde considère la nature,
c’est-à-dire l’ensemble des objets donné: (qu’ils
soient donnés aux sens, ou, si l’on veut, à une
autre e835 e‘ce d’intuition), et elle est ainsi une pj/J—
:io/ogie mais uniquement rationnelle). Or, l’usage
de la raison dans cette considération rationnelle
de la nature eSt soit physique, soit hyperphysique,
ou mieux soit z'lnnzanent, soit tranJeendant. Le pre—
mier porte sur la nature, en tant que la connais-
sance en peut être appliquée dans l’expérience (in
eonereto) ,° le second s’occupe de cette liaison des
objets de l’expérience qui dépasse [A 846/B 874]
toute expérience. Cette physiologie transcendante
a donc pour objet soit une liaison interne, soit une
liaison externe, mais qui, l’une et l’autre, dépassent
l’expérience possible; elle eét ainsi ou la physiolo—
gie de toute la nature, c’est-à-dire la tonnaza'xanee
tranJeendantale du monde, ou celle de l’union de
toute la nature avec un être au—dessus de la nature,
c’eS‘t—à—dire la eonnan'sanee tranreendantale de Dienl.
Tbe’orie transcendantale de la rne’tbode I395
La physiologie immanente considère au contraire
la nature comme l’ensemble de tous les objets des
sens, par conséquent telle qu’elle nom est donnée,
mais seulement d’après des conditions a priori sous 111,547
lesquelles elle peut nous être donnée en général.
Or, il n’y a que deux espèces d’objets des sens :
1° ceux. des sens extérieurs, ar suite l’ensemble
de ces objets, la nature corporel}: ; 2° l’objet du sens
interne, l’âme, et, suivant les concepts fondamen-
taux de l’âme en général, la nature lplenxante. La
métaphysique de la nature corpore e s’a pelle
pybsique, mais Pj/Jîique rationnelle, puisqu’eFle ne
doit renfermer que les principes de la connaissance
a priori de la nature. La métaphysique de la nature
pensante s’appelle pjrebo/ogie ,‘ mais, ar la même
raison, il ne faut entendre ici que Ipa tonnaùyanee
rationnelle de l’âme.
D’après cela, le système entier de la méta hy-
sique se compose de quatre parties rincipa es :
1° l’ontologie ,° 2° la pjbsiologie rationne{e ,' 3° la coy-
nzologie rationnelle ; 4° la théologie rationnelle. La
seconde partie, c’eS‘t-à-dire la théorie de la nature
comme théorie de la raison pure, renferme deux
[A 847/B 87j] divisions : la pjbsiqne rationnelle* et
la pathologie rationnelle.
L’idée originaire d’une philosophie de la raison
pure prescrit elle—même cette division; elle est
donc arebiteâ'oniqne, conforme aux fins essentielles
de la raison, et non pas seulement technique, établie

* Qu’on ne pense as que j’entende par là ce qu’on


nomme ordinairement a pybxique gen’e’rale (pbjxiea generalu'),
et qui eSt plutôt mathematique que philosophie de la
nature. En effet la métaphysique de la nature se distingue
comflplètement de la mathématique; et si elle est loin d’avoir
à orir des vues aussi étendues que celle-ci, elle n’en est pas
moins très importante au point de vue de la criti ue _de la
connaissance pure de l’entendement e’n général ans son
application a‘ la nature. Faute de cette metaphysoique, les ma-
t ematiciens eux—mêmes, en s’attachant .a' certains conce ts
vulgaires, mais métaphysiques en réalité, ont, sans ‘s en
apercevoir, chargé la doétrine de la nature d’hypothèses,
qui s’évanouissent devant une critique de ces princ1pes,
sans que pourtant l’on fasse ar là le momdrç tort à l’usage
des mathématiques dans ce c amp (usage qui est tout a fait
indispensable).
I396 Critique de la rau'on pure
d’après des affinités accidentellement perçues et
tracée en quelque sorte au hasard; et c’est aussi
pourquoi elle est immuable et législative. Mais il
y a ici quelques points qui pourraient exciter des
doutes et affaiblir la conviôzion de sa légitimité.
D’abord, comment puis—je attendre une connais-
sance a priori, par conséquent une métaphysique,
d’objets qui sont donnés à nos sens, et partant
apofieriori 2 Et comment eSÏ-il possible de connaître
suivant des principes a priori la nature [A 848/
B 6’76] des choses, et d’arriver à une physiologie
rationnelle 9. La réponse eSt que nous ne prenons
m, 548 de l’expérience rien de plus que ce qui est néces—
saire pour nous donner un objet, soit du sens
extérieur, soit du sens interne, et cela se fait, dans
le premier cas, au moyen du simple concept de
matière (étendue impénétrable et sans vie), dans
le second, au moyen du concept d’un être pensant
(dans la représentation empirique interne : je
pense). Nous devrions d’ailleurs nous abs‘tenir
entièrement, dans toute la métaphysique de ces
objets, de tous les principes empiriques qui pour-
raient ajouter encore au concept quelque expé-
rience, servant à porter un jugement sur ces
objets.
En second lieu, où se place donc la pjsobo/ogie
empirique, qui a toujours défendu sa place dans la
métaphysique, et dont on a attendu de notre temps
de si grandes choses pour l’e’claircissement de
j. cette science, après avoir perdu l’espoir de rien
a réaliser de bon a priori P Je réponds : Elle vient la‘
l où doit être placée la théorie de la nature propre-
».‘
ment dite (la théorie empirique de la nature),
i
c’eS’t—a‘—dire du côté de la philosophie appliquée,
dont la philosophie pure contient les principes
a priori, et avec laquelle par conséquent elle doit
certes être unie, mais non pas confondue. La psy-
chologie empirique doit donc être entièrement
bannie de la métaphysique, et elle en eSÏ déjà
entièrement exclue par l’ide’e de cette science.
Cependant on devra lui,accorder la‘, pour se
conformer a‘ l’usage de l’Ecole, encore une petite
place (bien qu’a‘ titre d’épisode uniquement),
Théorie transcendantale de la méthode I397
[A 849/B 6’77] et cela pour des motifs d’écono-
mie, parce qu’elle n’est pas encore assez riche
pour constituer une étude a‘ elle seule, et qu’elle
eSÏ cependant trop importante pour qu’on puisse
la repousser entièrement ou l’attacher quelque
art où elle aurait encore moins d’affinité qu’avec
l; métaphysique. Elle n’eS‘t donc qu’une étrangère
admise depuis bien longtemps, à laquelle on
accorde un séjour temporaire, jusqu’à ce qu’elle
puisse établir son domicile propre dans une anthro—
pologie précise et détaillée (formant le pendant de
la théorie empirique de la nature).
Telle est donc l’idée générale de la métaphy—
sique, de cette science qui a fini par tomber dans
un discrédit général, parce qu’après en avoir
d’abord attendu plus qu’on ne pouvait raisonna—
blement en exiger, et s’être longtemps bercé des
plus belles espérances, on s’est vu trompé dans
son attente. On se sera suffisamment convaincu
dans tout le cours de notre critique que, quoique
la métaphysique ne puisse pas être la base de la
religion, elle doit pourtant en reS‘ter toujours
comme le rempart, et que la raison humaine, déjà 1H, 549
dialeétique par la tendance de sa nature, ne pourra
jamais se passer d’une telle science, qui lui met
un frein, et qui, par une connaissance scientifique
et pleinement lumineuse de soi—même, prévient
les dévastations qu’une raison spéculative privée
de lois ne manquerait pas sans cela de produire
dans la morale aussi bien que dans la religion.
On peut donc être sûr que, si de’daigneux et si
méprisants que puissent être ceux qui jugent
[A on/B 6’78] une science, non pas d’après sa
nature, mais seulement d’après ses effets acciden-
tels, on reviendra toujours a‘ la métaphysique,
comme a‘ la bien-aimée avec laquelle on s’était
brouillé, parce que, comme il s’agit ici de fins
essentielles, la raison doit travailler infatigable-
ment soit a‘ l’acquisition de vues solides, soit au ren-
versement des vues excellentes qui exiêtaient déjà.
La métaphysique, celle de la nature aussi bien
que celle des mœurs, et surtout la critique d’une rai-
son qui se hasarde a‘ voler de ses propres ailes,
—'——’———fi

I398 Critique de la rau'au pure


critique qui précède comme exercice préliminaire
(comme plrope’deutique), constituent donc propre—
ment a‘ e es seules ce que nous pouvons nommer
philosophie dans le véritable sens de ce mot.
Celle—ci rapporte tout à la sagesse, mais par le
chemin de la science, le seul qui, une fois frayé,
ne se referme pas et ne permette aucune erreur.
La mathématique, la physique, même la connais-
sance empirique de l’homme, ont une haute
valeur comme moyens pour les fins de l’humanité,
d’abord et surtout pour ses fins accidentelles, mais
finalement aussi pour ses fins essentielles et néces—
saires; seulement elles n’ont alors cette valeur que
par l’intermédiaire d’une connaissance de la rai-
son par simples concepts qui, de quelque nom
qu’on la nomme, n’est proprement que la méta-
physiquel.
C’est bien pourquoi la métaphysique eét aussi
l’achèvement de toute culture de la raison humaine,
et cet achèvement est indispensable, [A 6’;I/
B 6’79] même en laissant de côté son influence,
comme science, sur certaines fins déterminées. En
effet, elle considère la raison d’après ses éléments
et ses maximes suprêmes, qui doivent être au fon—
dement de la possibilité de quelques sciences et de
l’usage de toutes. (Lue, comme simple spéculation,
elle serve plutôt a‘ prévenir les erreurs qu’à
étendre la connaissance, cela n’ôte rien à sa valeur,
mais lui donne 1pllutôt de la dignité et de la consi-
dération; car e e est ainsi la censure qui assure
l’ordre, la concorde générale, et même le bon état
de la république scientifique, et qui empêche ses
travaux hardis et féconds de se détourner de la
fin capitale, le bonheur universel.

III, 55° [A Æjz/B 880] CHAPITRE IV


HISTOIRE DE LA RAISON PURE

Ce titre n’est (placé ici que pour désigner une


lacune qui reéte ans le système, et qui devra être