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Guy Debord

Materiali per
Internationale
Situationniste
n. 13
La biblioteca di Omar Wisyam

Volume n. 9
Materiali per Internationale Situationniste n. 13

Sur l'incendie de Saint-Laurent-du-Pont

L’embrasement instantané du dancing de Saint-Laurent-du-


Pont, où 146 personnes furent brûlées vives le 1er novembre
1970, a certainement causé une vive émotion en France, mais
la nature même de cette émotion a été fort mal analysée, sur le
moment et depuis, par les multiples commentaires. On a, bien
sûr, relevé la carence des autorités à propos des consignes de
sécurité : un peu partout, celles-ci sont bien conçues et
minutieusement rédigées, mais les faire respecter serait une
toute autre affaire, car effectivement appliquées elles
entraveraient plus ou moins gravement la réalisation du profit,
c’est-à-dire le but exclusif de l’entreprise, tant sur les lieux de

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production que dans les diverses usines de distribution ou


consommation des loisirs. On a aussi noté le caractère
dangereux des matériaux modernes, et la propension des
horribles décors à devenir décor de l’horreur : «On sait que le
plafond en polyester, le revêtement en matière plastique des
murs, les sièges gonflables, ont brûlé comme de la paille et
coupé la retraite des danceurs, les surprenant dans leur course
contre la mort» (Le Figaro, 2-11-70). Cette fois-ci les loisirs de
l’ennui ont révélé, peut-on dire, un cas extrême et localisé de la
pollution générale, et de son prix. Au-delà de ce
mécontentement courant envers les spécialistes, solidaires, qui
se réservent le monopole de la protection de la société comme
celui de la construction de tous les édifices, beaucoup ont été
sensibles à l’horreur particulière de la sortie interdite à tous
ceux qui fuyaient, déjà enflammés ou près de l’être, par un
portillon spécialement aménagé pour ne s’ouvrir que vers
l’intérieur, et pour se bloquer après le passage de chaque
individu : il s’agissait d’éviter que quelqu’un puisse entrer sans
payer. La pancarte des parents des victimes manifestant un
mois plus tard sur place : «Ils ont payé pour entrer, ils devaient
pouvoir sortir» semble une évidence en termes humains ; mais
il convient de ne pas oublier qu’elle ne l’est pas du point de
vue de l’économie politique, et entre ces deux projets la
question est seulement de savoir qui sera le plus fort, voilà tout.
En effet, entrer et payer est la nécessité absolue du système
marchand, la seule qu’il veuille et la seule dont il se préoccupe.
Entrer sans payer, c’est le mettre à mort. Se plaire ou non à
l’intérieur du guet-apens climatisé, en sortir éventuellement,
voilà tout ce qui n’a pour lui nulle importance, et pas même de
réalité. À Saint-Laurent-du-Pont l’insécurité des gens n’était
que le sous-produit peu encombrant, la même monnaie, l’à-côté
négligeable de la sécurité de la marchandise.

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Mais tout ceci — que ce soit une classe qui se trouve


responsable de tels accidents — est banal, encore qu’en ce
moment les hommes commencent à trouver étonnantes et
corrigibles les banalités régnantes qui les mutilent et qui les
tuent. Cependant l’hécatombe de Saint-Laurent-du-Pont a été
plus profondément ressentie qu’une quantité d’autres
catastrophes, rupture d’un barrage ou chute d’un avion.
L’importance du fait, comme toujours, se lit d’abord dans les
mensonges ou les réticences dont l’information spectaculaire le
couvre. Personne n’a pu envisager de truquer le nombre des
victimes, comme à Gdynia, à Mexico, rue Gay-Lussac. Mais
pour atténuer autant que possible la violence du fait brut, on a
paradoxalement caché le nombre des survivants. Quelques
personnes, au moment où le bûcher prit, se promenaient hors
de l’édifice, quelques autres purent tout de suite franchir la
porte. On n’a pas voulu citer le chiffre précis de ceux qui ont
pu sortir, pour le mettre en face du nombre de ceux qui
restèrent bloqués dedans. Ainsi beaucoup de naïfs ont pu croire
qu’il y avait eu tout de même des dizaines de rescapés, voire
plus. Cependant, quelque temps après, la gendarmerie menant
son enquête recueillit le témoignage d’une trentaine de
personnes ayant l’habitude de fréquenter le dancing «Cinq-
Sept». Il va de soi qu’étaient à plus forte raison compris dans
ce nombre tous ceux qui y furent présents cette nuit-là. En
soustrayant les six ou huit qui étaient déjà à l’extérieur, on peut
en conclure qu’une dizaine, au plus, de ceux qui étaient à
l’intérieur, en sortirent. Il en brûla quinze fois plus.

En quoi cette mort en masse se différencie-t-elle de ce qui peut


advenir à des groupes humains rassemblés par hasard dans un
grand magasin ou dans un train ? Les morts de Saint-Laurent-
du-Pont étaient presque exclusivement des jeunes, et en
majorité des garçons et des filles de seize à vingt ans. En outre,

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ils étaient pour la plupart des pauvres, des jeunes travailleurs,


dont beaucoup d’enfants de travailleurs immigrés. La soirée à
Saint-Laurent-du-Pont, le samedi, était un exemple du genre de
vie que l’abondance marchande offre à la jeunesse et aux
travailleurs : plusieurs ont des voitures, et on peut aller en
groupe se payer l’entrée d’un local en toc ; y être ensemble. Ce
n’était pas sortir de la solitude et de l’ennui ; mais un moment
de l’ennui qui était censé être plus amusant. C’est à cette
jeunesse qui n’accepte plus ses conditions d’existence que l’on
offrait justement, dans l’Isère, comme salaire de son travail
hebdomadaire, sa nourriture, de l’essence et les plaisirs de
Saint-Laurent-du-Pont. Que voulaient-ils donc ? Ceux que l’on
matraque ailleurs ont brûlé ici.

Quand la population de Saint-Laurent-du-Pont, quelques jours


après, a trouvé bon de se solidariser avec son maire,
momentanément sanctionné, les petites entreprises du pays ont
décidé une heure de grève, mais, remarque Le Monde du 8-9
novembre, «dans l’entreprise la plus importante de la
commune, une usine de laminage à froid […] le personnel n’a
pas été unanime […] en outre, la pétition mise en circulation a
été proposée à la signature des seuls électeurs, écartant ainsi les
jeunes gens de moins de vingt et un ans. Ceux-ci ont été
d’autant plus sensibles à cette discrimination que les victimes
de l’incendie du “5-7” ont été pour la plupart des jeunes gens
de moins de vingt et un ans.»

La discrimination est beaucoup plus grave, et ses causes sont


profondes. Les trois journalistes du Figaro qui ont signé
ensemble le reportage publié le 2 novembre rapportent en ces
termes le témoignage d’un des rescapés, Jean-Luc Bastard, sur
ce qui s’est passé à la porte : «On a tout fait pour en sauver le
plus possible. On tirait les bras et les jambes qui étaient là

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devant nous. Avec nos vestons trempés dans le ruisseau proche


du dancing, nous avons étouffé les flammes sur les vêtements
de ceux que nous parvenions à dégager. Des automobilistes se
sont arrêtés sur le bord de la route et nous ont regardés.
Certains se sont amusés et riaient de nous voir faire, refusant
de participer au secours. Il n’y en a que deux ou trois qui nous
ont aidés.» (Souligné par nous.)

Quand d’autres journaux ont cité ultérieurement ce témoin, ce


qu’il a dit des automobilistes qui refusaient de secourir ces
jeunes gens et riaient de les voir brûlés a été, comme par
hasard, supprimé. C’était pourtant, de bien loin, l’information
la plus sensationnelle. Le journalisme moderne sait sacrifier les
impératifs étroitement professionnels pour soutenir les intérêts
généraux de la société qui le produit ; et le feu appelle le feu.
En tout cas, on voit que les journalistes méritent peu le blâme,
rapporté par Le Monde du 10 novembre en style
particulièrement malheureux, «d’avoir échauffé les esprits».
Les automobilistes de la région savaient bien que ce funèbre
dancing était un lieu de consommation de la jeunesse — donc
des voyous drogués, de la pègre paresseuse — et ceux des
adultes qui ont renoncé à la vie — bien plus nombreux que les
capitalistes et les quelques couches sociales partiellement
privilégiées : toutes les victimes du système qui estiment qu’il
ne leur reste plus, comme être et propriété, que l’aliénation à
laquelle ils se sont identifiés, détestent furieusement la
jeunesse : ils l’envient d’être plus libre qu’eux (tout porte à
croire que la majorité des électeurs sont également
monogames) et de moins courber la tête. Cette haine de la
jeunesse, qui n’est qu’une figure passagère de la haine plus
motivée qui est en train de réapparaître avec le retour de la lutte
de classe, atteint cependant, parce que la totalité des aspects de
la vie va être cette fois explicitement mise en jeu dans la

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révolution, une violence inconnue au temps où une illusion de


communauté nationale ou humaine était encore ressentie entre
des classes en conflit. Un bourgeois contemporain de Thiers eût
sans doute secouru un ouvrier sortant en flammes d’un
bâtiment qui brûle. Beaucoup de colons d’Afrique du Nord, au
moins jusqu’au années 50, l’eussent fait pour un Arabe. Mais la
haine qu’inspire en ce moment la jeunesse est d’une qualité
tout à fait exceptionnelle. Et ceci ne provient que très
superficiellement de la propagande gouvernementale diffusée
dans ce but par les mass media. Les résignés de
l’automutilation ne détestent pas les affirmations
révolutionnaires de la jeunesse parce qu’ils seraient faussement
informés à leur propos par le spectacle ; mais bien plus
profondément parce qu’ils sont spectateurs. À l’excellente
formule qu’un groupe de jeunes révolutionnaires a énoncée
depuis lors — «Nous ne sommes pas contre les vieux, mais
contre ce qui les a fait vieillir» —, les résignés pourraient
répondre sincèrement, s’ils l’osaient : «Nous ne sommes pas
contre les jeunes mais contre ce qui les fait vivre.» Dans ce qui
s’est passé à Saint-Laurent-du-Pont, comme depuis dans la
photo, affichée sur les murs de Paris, du visage détruit de
Richard Deshaies ; on peut lire déjà, évident comme un pavé
ou une charge de C.R.S., le climat de la guerre civile.

La violence a toujours existé dans la société de classes, mais


l’actuelle génération révolutionnaire a seulement commencé à
refaire voir, dans les entreprises et dans les rues, que la
violence peut exister des deux côtés : d’où le scandale et les
inquiétudes télévisées du gouvernement. Le prolétariat et la
jeunesse savent maintenant qu’ils font peur ; et les jeunes
ouvriers, au C.E.T. comme à l’usine, sont les plus jeunes des
jeunes et les plus prolétaires des prolétaires. Parce qu’ils font
peur, on les pourchasse. Et par cela même, ils doivent

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apprendre à faire peur plus efficacement, à vaincre leurs


adversaires. À Saint-Étienne, à La Courneuve, des cafetiers les
abattent. Il s’agit chaque fois de «leur donner une leçon» ; et
c’est effectivement une leçon que, par dizaines de milliers, ils
méditent. Les rescapés de Saint-Laurent-du-Pont restaient trop
peu nombreux, et trop accablés du coup, pour continuer à s’en
prendre au propriétaire survivant du dancing, après avoir de
prime abord, dans une juste colère, fait mine de lyncher le
profiteur. S’ils l’avaient fait, on eût sans doute enregistré bien
des blâmes dispensés par les journalistes de gauche et les
bureaucrates trotskistes. Pourtant, comme dit une chanson de la
vieille Révolution française, à propos du massacre du
gouverneur de la Bastille : «Comment peut-on trouver du mal à
ça.»

Il y a bien cent ans que la jeunesse n’a pas été si résolue à


détruire le vieux monde, et jamais dans l’histoire elle n’a été si
intelligente. (La poésie qui est dans l’I.S. peut être lue
maintenant par une jeune fille de quatorze ans ; sur ce point le
souhait de Lautréamont est comblé). Mais finalement ce n’est
pas la jeunesse, en tant qu’état passager, qui menace l’ordre
social : c’est la critique révolutionnaire moderne, en actes et en
théorie, dont l’expansion rapide se manifeste partout à dater
d’un moment historique que nous venons de vivre. Elle
commence dans la jeunesse d’un moment, mais elle ne vieillira
pas. Le phénomène qui s’amplifie chaque année, n’a rien de
cyclique : il est cumulatif. C’est l’histoire qui est aux portes de
la société de classes, c’est sa mort. Ceux qui répriment la
jeunesse se défendent en réalité contre la révolution
prolétarienne et cet amalgame les condamne. La panique
fondamentale des propriétaires de la société en face de la
jeunesse est fondée sur un froid calcul, tout simple mais qu’on
voudrait garder caché derrière l’étalage de tant d’analyses

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stupides et d’exhortations pompeuses : d’ici douze à quinze ans


seulement, les jeunes seront adultes, les adultes seront vieux,
les vieux seront morts. On conçoit aisément que les
responsables de la classe au pouvoir ont absolument besoin de
renverser en peu d’années, la baisse tendancielle de leur taux
de contrôle sur la société. Et ils commencent à penser qu’ils ne
la renverseront pas.

Article rédigé par Guy Debord en 1971


pour le numéro 13 de la revue Internationale Situationniste.

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La planète malade

La « pollution » est aujourd'hui à la mode, exactement


de la même manière que la révolution : elle s'empare
de toute la vie de la société, et elle est représentée
illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage
assommant dans une pléthore d'écrits et de discours
erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à
la gorge dans les faits. Elle s'expose partout en tant
qu'idéologie, et elle gagne du terrain en tant que
processus réel.
Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême
de la production marchande et le projet de sa négation
totale, également riches de contradictions en eux-
mêmes, grandissent ensemble. Ils sont les deux côtés
par lesquels se manifeste un même moment historique
longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures
partielles inadéquates : l'impossibilité de la
continuation du fonctionnement du capitalisme.
L'époque qui a tous les moyens techniques d'altérer
absolument les conditions de vie sur toute la Terre est
également l'époque qui, par le même développement
technique et scientifique séparé, dispose de tous les
moyens de contrôle et de prévision
mathématiquement indubitable pour mesurer
exactement par avance où mène - et vers quelle date -
la croissance automatique des forces productives
aliénées de la société de classes : c'est à dire pour
mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes
de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du

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terme.
Tandis que des imbéciles passéistes dissertent encore
sur, et contre, une critique esthétique de tout cela, et
croient se montrer lucides et modernes en affectant
d'épouser leur siècle, en proclamant que l'autoroute ou
Sarcelles ont leur beauté que l'on devrait préférer à
l'inconfort des « pittoresques » quartiers anciens, ou
en faisant gravement remarquer que l'ensemble de la
population mange mieux, en dépit des nostalgiques de
la bonne cuisine, déjà le problème de la dégradation
de la totalité de l'environnement naturel et humain a
complètement cessé de se poser sur le plan de la
prétendue qualité ancienne, esthétique ou autre, pour
devenir radicalement le problème même de la
possibilité matérielle d'existence du monde qui
poursuit un tel mouvement. L'impossibilité est en fait
déjà parfaitement démontrée par toute la
connaissance scientifique séparée, qui ne discute plus
que de l'échéance ; et des palliatifs qui pourraient, si
on les appliquait fermement, la reculer légèrement.
Une telle science ne peut qu'accompagner vers la
destruction le monde qui l'a produite et qui la tient ;
mais elle est forcée de le faire avec les yeux ouverts.
Elle montre ainsi, à un degré caricatural, l'inutilité de
la connaissance sans emploi.
On mesure et on extrapole avec une précision
excellente l'augmentation rapide de la pollution
chimique de l'atmosphère respirable ; de l'eau des
rivières, des lacs et déjà des océans, et l'augmentation
irréversible de la radioactivité accumulée par le
développement pacifique de l'énergie nucléaire ; des

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effets du bruit ; de l'envahissement de l'espace par


des produits en matières plastiques qui peuvent
prétendre à une éternité de dépotoir universel ; de la
natalité folle ; de la falsification insensée des
aliments ; de la lèpre urbanistique qui s'étale toujours
plus à la place de ce que furent la ville et la
campagne ; ainsi que des maladies mentales - y
compris les craintes névrotiques et les hallucinations
qui ne sauraient manquer de se multiplier bientôt sur
le thème de la pollution elle-même, dont on affiche
partout l'image alarmante - et du suicide, dont les taux
d'expansion recoupent déjà exactement celui de
l'édification d'un tel environnement (pour ne rien dire
des effets de la guerre atomique ou bactériologique,
dont les moyens sont en place comme l'épée de
Damoclès, mais restent évidemment évitables).
Bref, si l'ampleur et la réalité même des « terreurs de
l'An Mil » sont encore un sujet controversé parmi les
historiens, la terreur de l'An Deux Mille est aussi
patente que bien fondée ; elle est dès à présent
certitude scientifique. Cependant, ce qui se passe
n'est rien de foncièrement nouveau : c'est seulement
la fin forcée du processus ancien. Une société toujours
plus malade, mais toujours plus puissante, a recréé
partout concrètement le monde comme
environnement et décor de sa maladie, en tant que
planète malade. Une société qui n'est pas encore
devenue homogène et qui n'est pas déterminée par
elle-même, mais toujours plus par une partie d'elle-
même qui se place au-dessus d'elle, qui lui est
extérieure, a développé un mouvement de domination

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de la nature qui ne s'est pas dominé lui-même. Le


capitalisme a enfin apporté la preuve, par son propre
mouvement, qu'il ne peut plus développer les forces
productives ; et ceci non pas quantitativement, comme
beaucoup avaient cru le comprendre, mais
qualitativement.
Cependant, pour la pensée bourgeoise,
méthodologiquement, seul le quantitatif est le sérieux,
le mesurable, l'effectif ; et le qualitatif n'est que
l'incertaine décoration subjective ou artistique du vrai
réel estimé à son vrai poids. Pour la pensée dialectique
au contraire, donc pour l'histoire et pour le prolétariat,
le qualitatif est la dimension la plus décisive du
développement réel. Voilà bien ce que, le capitalisme
et nous, nous aurons fini par démontrer.
Les maîtres de la société sont obligés maintenant de
parler de la pollution, et pour la combattre (car ils
vivent, après tout, sur la même planète que nous ;
voilà le seul sens auquel on peut admettre que le
développement du capitalisme a réalisé effectivement
une certaine fusion des classes) et pour la dissimuler :
car la simple vérité des nuisances et des risques
présents suffit pour constituer un immense facteur de
révolte, une exigence matérialiste des exploités, tout
aussi vitale que l'a été la lutte des prolétaires du XIX
siècle pour la possibilité de manger. Après l'échec
fondamental des tous les réformismes du passé - qui
tous aspiraient à la solution définitive du problème des
classes -, un nouveau réformisme se dessine, qui obéit
aux mêmes nécessités que les précédents : huiler la
machine et ouvrir de nouvelles occasions de profit aux

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Materiali per Internationale Situationniste n. 13

entreprises de pointe. Le secteur le plus moderne de


l'industrie se lance sur les différents palliatifs de la
pollution, comme sur un nouveau débouché, d'autant
plus rentable qu'une bonne part du capital monopolisé
par l'État y est à employer et manoeuvrer. Mais si ce
nouveau réformisme a d'avance la garantie de son
échec, exactement pour les mêmes raisons que les
réformismes passés, il entretient vis-à-vis d'eux cette
radicale différence qu'il n'a plus le temps devant lui.
Le développement de la production s'est entièrement
vérifié jusqu'ici en tant qu' accomplissement « de
l'économie politique : développement de la misère, qui
a envahi et abîmé le milieu même de la vie. La société
où les producteurs se tuent au travail, et n'ont qu'à en
contempler le résultat, leur donne franchement à voir,
et à respirer, le résultat général du travail aliéné en
tant que résultat de mort. Dans la société de
l'économie sur-développée, tout est entré dans la
sphère des biens économiques, même l'eau des
sources et l'air des villes, c'est-à-dire que tout est
devenu le mal économique, « reniement achevé de
l'homme » qui atteint maintenant sa parfaite
conclusion matérielle. Le conflit des forces productives
modernes et des rapports de production, bourgeois ou
bureaucratiques, de la société capitaliste est entré
dans sa phase ultime. La production de la non-vie a
poursuivi de plus en plus vite son processus linéaire et
cumulatif ; venant de franchir un dernier seuil dans
son progrès, elle produit maintenant directement la
mort.
La fonction dernière, avouée, essentielle, de

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Materiali per Internationale Situationniste n. 13

l'économie développée aujourd'hui, dans le monde


entier où règne le travail-marchandise, qui assure tout
le pouvoir à ses patrons, c'est « la production des
emplois ». On est donc bien loin des idées
progressistes du siècle précédent sur la diminution
possible du travail humain par la multiplication
scientifique et technique de la productivité, qui était
censée assurer toujours plus aisément la satisfaction
des besoins « antérieurement reconnus par tous
comme réels », et sans « altération fondamentale » de
la qualité même des biens qui se trouveraient
disponibles. C'est à présent pour produire des
emplois , jusque dans les campagnes vidées de
paysans, c'est-à-dire pour utiliser du travail humain en
tant que travail aliéné , en tant que salariat, que l'on
fait « tout le reste » ; et donc que l'on menace
stupidement les bases, actuellement plus fragiles
encore que la pensée d'un Kennedy ou d'un Brejnev,
de la vie de l'espèce.
Le vieil océan est en lui-même indifférent à la
pollution ; mais l'histoire ne l'est pas. Elle ne peut être
sauvée que par l'abolition du travail-marchandise. Et
jamais la conscience historique n'a eu autant besoin
de dominer de toute urgence son monde, car l'ennemi
qui est à sa porte n'est plus l'illusion, mais sa mort.
Quand les pauvres maîtres de la société dont nous
voyons le déplorable aboutissement , bien pire que
toutes les condamnations que purent fulminer
autrefois les plus radicaux des utopistes, doivent
présentement avouer que notre environnement est
devenu social ; que la gestion de tout est devenue une

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affaire directement politique, jusqu'à l'herbe des


champs et la possibilité de boire, jusqu'à la possibilité
de dormir sans trop de somnifères ou de se laver sans
souffrir d'allergies, dans un tel moment on voit bien
aussi que la vieille politique spécialisée doit avouer
qu'elle est complètement finie.
Elle est finie dans la forme suprême de son
volontarisme : le pouvoir bureaucratique totalitaire des
régimes dits socialistes, parce que les bureaucrates au
pouvoir ne se sont même pas montrés capables de
gérer le stade antérieur de l'économie capitaliste. S'ils
polluent beaucoup moins - les États-Unis à eux seuls
produisent 50 % de la pollution mondiale -, c'est parce
qu'ils sont beaucoup plus pauvres. Ils ne peuvent,
comme par exemple la Chine, en y bloquant une part
disproportionnée de son budget de misère, que se
payer la part de pollution de prestige des puissances
pauvres ; quelques redécouvertes et
perfectionnements dans les techniques de la guerre
thermonucléaire, ou plus exactement de son spectacle
menaçant. Tant de pauvreté, matérielle et mentale,
soutenue par tant de terrorisme, condamne les
bureaucraties au pouvoir. Et ce qui condamne le
pouvoir bourgeois le plus modernisé, c'est le résultat
insupportable de tant de richesse effectivement
empoisonnée. La gestion dite démocratique du
capitalisme, dans quelque pays que ce soit, n'offre que
ses élections-démissions qui, on l'a toujours vu, ne
changeaient jamais rien dans l'ensemble, et même fort
peu dans le détail, à une société de classes qui
s'imaginait qu'elle pourrait durer indéfiniment. Elles

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Materiali per Internationale Situationniste n. 13

n'y changent rien de plus au moment où cette gestion


elle-même s'affole et feint de souhaiter, pour trancher
certains problèmes secondaires mais urgents,
quelques vagues directives de l'électorat aliéné et
crétinisé (U.S.A., Italie, Angleterre, France). Tous les
observateurs spécialisés avaient toujours relevé - sans
trop s'embarrasser
à l'expliquer - ce fait que l'électeur ne change presque
jamais d' « opinion » : c'est justement parce qu'il est
l'électeur, celui qui assume, pour un bref instant, le
rôle abstrait qui est précisément destiné à l'empêcher
d'être par lui-même, et de changer (le mécanisme a
été démonté cent fois, tant par l'analyse politique
démystifiée que par les explications de la
psychanalyse révolutionnaire). L'électeur ne change
pas davantage quand le monde change toujours plus
précipitamment autour de lui et, en tant qu' électeur, il
ne changerait même pas à la veille de la fin du monde.
Tout système représentatif est essentiellement
conservateur, alors que les conditions d'existence de
la société capitaliste n'ont jamais pu être conservées :
elles se modifient sans interruption, et toujours plus
vite, mais la décision - qui est toujours finalement
décision de laisser faire le processus même de la
production marchande - est entièrement laissée à des
spécialistes publicistés ; qu'ils soient seuls dans la
course ou bien en concurrence avec ceux qui vont faire
la même chose, et d'ailleurs l'annoncent hautement.
Cependant, l'homme qui vient de voter « librement »
pour les gaullistes ou le P.C.F., tout autant que
l'homme qui vient de voter, contraint et forcé, pour un

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Gomulka, est capable de montrer ce qu'il est vraiment,


la semaine d'après, en participant à une grève
sauvage ou à une insurrection.
La soi-disant « lutte contre la pollution », par son côté
étatique et réglementaire, va d'abord créer de
nouvelles spécialisations, des services ministériels, des
jobs, de l'avancement bureaucratique. Et son efficacité
sera tout à fait à la mesure de tels moyens. Elle ne
peut devenir une volonté réelle, qu'en transformant le
système productif actuel dans ses racines mêmes. Et
elle ne peut être appliquée fermement qu'à l'instant où
toutes ses décisions, prises démocratiquement en
pleine connaissance de cause, par les producteurs,
seront à tout instant contrôlées et exécutées par les
producteurs eux-mêmes (par exemple les navires
déverseront immanquablement leur pétrole en mer
tant qu'ils ne seront pas sous l'autorité de réels soviets
de marins).
Pour décider et exécuter tout cela, il faut que les
producteurs deviennent adultes : il faut qu'ils
s'emparent tous du pouvoir.
L'optimisme scientifique du XIX siècle s'est écroulé sur
trois points essentiels. Premièrement, la prétention de
garantir la révolution comme résolution heureuse des
conflits existants (c'était l'illusion hégélo-gauchiste et
marxiste ; la moins ressentie dans l'intelligentsia
bourgeoise, mais la plus riche, et finalement la moins
illusoire). Deuxièmement, la vision cohérente de
l'univers, et même simplement de la matière.
Troisièmement, le sentiment euphorique et linéaire du
développement des forces productives. Si nous

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Materiali per Internationale Situationniste n. 13

dominons le premier point, nous aurons résolu le


troisième ; et nous saurons bien plus tard faire du
second notre affaire et notre jeu. Il ne faut pas soigner
les symptômes mais la maladie même. Aujourd'hui la
peur est partout, on n'en sortira qu'en se confiant à
nos propres forces, à notre capacité de détruire toute
aliénation existante, et toute image du pouvoir qui
nous a échappé. En remettant tout, excepté nous-
mêmes, au seul pouvoir des Conseils des Travailleurs
possédant et reconstruisant à tout instant la totalité du
monde, c'est-à-dire à la rationalité vraie, à une
légitimité nouvelle.
En matière d'environnement « naturel » et construit,
de natalité, de biologie, de production, de « folie »., il
n'y aura pas à choisir entre la fête et le malheur mais
consciemment et à chaque carrefour, entre mille
possibilités heureuses ou désastreuses, relativement
corrigibles et, d'autre part, le néant. Les choix terribles
du futur proche laissent cette seule alternative :
démocratie totale ou bureaucratie totale. Ceux qui
doutent de la démocratie totale doivent faire des
efforts pour se la prouver à eux-mêmes, en lui donnant
l'occasion de se prouver en marchant ; ou bien il ne
leur reste qu'à acheter leur tombe à tempérament, car
« l'autorité, on l'a vue à l' oeuvre, et ses oeuvres la
condamnent » (Joseph Déjacque).
« La révolution ou la mort », ce slogan n'est plus
l'expression lyrique de la conscience révoltée, c'est le
dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle.
Ceci s'applique aux périls de l'espèce comme à
l'impossibilité d'adhésion pour les individus. Dans cette

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société où le suicide progresse comme on sait, les


spécialistes ont dû reconnaître, avec un certain dépit,
qu'il était retombé à presque rien en mai 1968. Ce
printemps obtint aussi, sans précisément y monter à
l'assaut, un beau ciel, parce que quelques voitures
avaient brûlé et que toutes les autres manquaient
d'essence pour polluer. Quand il pleut, quand il y a de
faux nuages sur Paris, n'oubliez jamais que c'est la
faute du gouvernement. La production industrielle
aliénée fait la pluie.
La révolution fait le beau temps.

Article rédigé par Guy Debord en 1971


pour le numéro 13 de la revue Internationale Situationniste.

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Materiali per Internationale Situationniste n. 13

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Materiali per Internationale Situationniste n. 13

JEUNES GENS, JEUNES FILLES

Quelque aptitude au dépassement et au jeu.


Sans connaissances spéciales.
Si intelligents ou beaux,
Vous pouvez aller dans le sens de l’Histoire,
AVEC LES SITUATIONNISTES
Ne pas téléphoner. Écrire ou se présenter :
32, rue de la Montagne-Geneviève, Paris Ve.

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